Nancy est la seule ville de France où l’Art nouveau se lit à ciel ouvert, façade après façade. Au cœur de ce mouvement, une verrerie a joué un rôle décisif : Daum, en Lorraine, a d’abord fabriqué de la verrerie courante avant de devenir l’un des grands noms du verre d’art, puis le spécialiste français de la pâte de verre. Un savoir-faire majeur des traditions et de l’artisanat d’art lorrains, que l’on découvre autant dans les musées que dans les rues de la ville.
Nancy, capitale de l’Art nouveau
À la fin du XIXe siècle, Nancy connaît un moment exceptionnel. La ville accueille des industriels, des architectes, des ébénistes et des verriers qui décident de rompre avec l’imitation des styles anciens et de puiser leurs formes dans la nature. Fleurs, ombelles, libellules, tiges qui s’enroulent : le vocabulaire végétal envahit les meubles, les ferronneries, les vitraux et le verre. Ce foisonnement laisse à Nancy un patrimoine bâti unique, encore visible dans plusieurs quartiers résidentiels du centre et de la périphérie.
D’une verrerie à une maison d’art
L’atelier nancéien commence par produire de la verrerie utilitaire, service de table et gobeleterie. Le tournant vient de la décision de se lancer dans le verre décoratif au moment où l’Art nouveau s’impose. La maison recrute des dessinateurs, développe ses propres procédés, et se fait remarquer aux expositions universelles, vitrine internationale de l’époque. En quelques années, elle passe du statut d’entreprise régionale à celui de référence, sans jamais quitter Nancy, ce qui reste rare dans l’histoire industrielle française.
L’École de Nancy et le verre
L’École de Nancy réunit à partir des années 1900 les créateurs de la ville en une alliance des industries d’art. Le verre y tient une place centrale, aux côtés du meuble, de la céramique et de la reliure. La logique est celle d’un art total : la lampe doit répondre au meuble, le vitrail à la façade. Les verreries fournissent lampes, vases et éléments d’architecture pour les demeures construites par les architectes du mouvement, ce qui explique la cohérence visuelle des intérieurs nancéiens de cette période.
Qu’est-ce que la pâte de verre
La pâte de verre n’est ni du verre soufflé ni du cristal taillé. Il s’agit de poudre ou de fragments de verre colorés, disposés dans un moule réfractaire puis portés à haute température jusqu’à fusion. La matière obtenue est dense, légèrement translucide, avec des couleurs qui semblent prises dans l’épaisseur plutôt que posées en surface. C’est cette qualité particulière de lumière, ni transparente ni opaque, qui fait la singularité de la technique et son intérêt pour la sculpture.
Le procédé de la cire perdue
La fabrication passe par la cire perdue, procédé emprunté à la fonderie de bronze. On sculpte d’abord un modèle, dont on tire un moule ; on en coule une réplique en cire ; celle-ci est enrobée d’un moule réfractaire puis fondue et évacuée. Le vide laissé est rempli de verre en poudre, et l’ensemble part au four. Le moule doit ensuite être détruit pour dégager la pièce : chaque exemplaire exige donc un moule neuf, ce qui rend toute production strictement limitée.
Une matière exigeante
La pâte de verre pardonne peu. Le refroidissement doit être très progressif, sur plusieurs jours pour les pièces épaisses, faute de quoi des tensions internes fissurent la matière. Les couleurs, obtenues par oxydes métalliques, se comportent différemment selon l’épaisseur et la température, ce qui rend le résultat partiellement imprévisible. Vient enfin le travail à froid : dégagement, ponçage, polissage à la main, parfois plusieurs jours par pièce. Le taux de rebut reste élevé, et il fait partie intégrante de l’économie du métier.
Du végétal à la sculpture contemporaine
Le répertoire a beaucoup évolué. Aux vases à décor végétal et aux lampes champignon de la période Art nouveau succèdent les formes géométriques et les couleurs franches des années 1920 et 1930, puis, à partir de la seconde moitié du XXe siècle, une orientation résolument sculpturale : la maison fait appel à des artistes et à des designers pour concevoir des éditions en pâte de verre. Cette continuité entre artisanat industriel et création contemporaine est ce qui distingue le mieux la maison.
Où voir les pièces à Nancy
Deux musées s’imposent. Le musée des Beaux-Arts de Nancy, sur la place Stanislas, conserve un ensemble important de verreries présenté dans les salles aménagées au sous-sol, au contact des anciennes fortifications : le contraste entre la pierre brute et les pièces éclairées est saisissant. Le musée de l’École de Nancy, installé dans une demeure du mouvement avec son jardin, replace le verre au milieu du mobilier, des vitraux et des céramiques de l’époque. Les deux se complètent parfaitement.
Le parcours Art nouveau dans la ville
Nancy se visite aussi à pied, le nez en l’air. Les quartiers Art nouveau alignent façades ondulantes, ferronneries végétales, verrières et vitraux, notamment autour de la Villa Majorelle, elle-même ouverte à la visite. Des parcours balisés relient les principales adresses, et l’office de tourisme propose des visites guidées thématiques. Comptez une bonne demi-journée de marche pour couvrir l’essentiel, en gardant l’autre moitié pour la place Stanislas et le centre historique.
Visiter les ateliers : pratique
Comme les cristalleries régionales, les ateliers de production ne se visitent pas librement. Lorsque des visites sont organisées, elles se font sur réservation, en effectifs réduits, et l’activité peut être suspendue en août. Les boutiques et les musées, eux, restent accessibles. Nancy est desservie par le train et se parcourt entièrement à pied depuis la gare, ce qui en fait l’une des étapes les plus faciles de la région. Jours de fermeture et tarifs sont à vérifier auprès de l’office de tourisme.
Cinq conseils pour la visite
- Commencez par le musée de l’École de Nancy : il donne le contexte que les autres collections supposent connu.
- Gardez le musée des Beaux-Arts pour la fin de journée, ses salles souterraines s’apprécient mieux sans foule.
- Réservez la Villa Majorelle à l’avance, les jauges y sont limitées.
- Marchez : l’essentiel de l’Art nouveau nancéien est en extérieur et ne coûte rien.
- Distinguez les techniques avant d’acheter : verre soufflé, verre gravé et pâte de verre n’ont ni le même travail ni la même rareté.
Prolonger la découverte
Le verre lorrain se décline en trois registres complémentaires. La table et l’apparat avec les cristalleries, dont la cristallerie Saint-Louis en pays de Bitche est le plus ancien représentant. La sculpture et le décor avec la pâte de verre nancéienne. Et, dans un tout autre matériau mais avec la même exigence de précision, le bois travaillé par la lutherie de Mirecourt, dans les Vosges, où l’on fabrique violons et archets depuis plus de trois siècles.
Questions fréquentes
Où voir des verreries Daum à Nancy ?
Au musée des Beaux-Arts, dont les salles souterraines présentent un ensemble important, et au musée de l’École de Nancy, qui replace le verre parmi le mobilier et les vitraux du mouvement.
Qu’est-ce que la pâte de verre ?
Une technique où de la poudre de verre colorée est fondue dans un moule réfractaire. Le résultat est dense et translucide, avec des couleurs prises dans l’épaisseur plutôt que posées en surface.
Pourquoi ces pièces sont-elles produites en petit nombre ?
Parce que le moule doit être détruit pour dégager chaque pièce. Le procédé de la cire perdue impose donc un moule neuf par exemplaire, ce qui limite mécaniquement les séries.
Peut-on visiter les ateliers ?
Pas librement. Quand des visites existent, elles se font sur réservation et en petits groupes, et l’activité peut être interrompue en août. Musées et boutiques restent ouverts.
Combien de temps prévoir à Nancy ?
Une journée pour les deux musées et le parcours Art nouveau à pied, deux jours si vous ajoutez la place Stanislas, la Ville-Vieille et la Villa Majorelle.
Sources
- Musée de l’École de Nancy et musée des Beaux-Arts de Nancy, ville de Nancy.
- Office de tourisme de Nancy et agence départementale de tourisme de Meurthe-et-Moselle.
- Observations de terrain, [votre site].
Remontez vers le nord mosellan avec notre article sur les cristalleries du pays de Bitche et leur vallée verrière.

